Quarante-Deux (Ellen Herzfeld et Dominique Martel)

Ellen Herzfeld et Dominique Martel forment un couple connu dans le milieu de la science-fiction francophone sous le nom “les Quarante-Deux” – que l’on écrit aussi “XLII”, également le nom d’un site web créé en 1994 et celui de l’association qui chapeaute une bibliothèque de consultation unique en son genre. Ce nom fait référence à un cycle de science-fiction britannique de Douglas Adams [Le Guide du voyageur galactique (The Hitchhiker’s Guide to the Galaxy), qui paraît en anglais à partir de 1979] où le nombre 42 est la réponse donnée par un ordinateur omniscient à toutes sortes de questions, notamment à la plus importante d’entre toutes, celle du sens de la vie. On trouve déjà un jeu avec cette réponse chez Lewis Carroll, dont le goût va au-delà des milieux de la science-fiction : c’est un élément clé de la culture numérique et des milieux de l’informatique, au sein desquels Herzfeld et Martel ont été très actifs. Leur site web abrite l’équivalent de quarante mille pages d’articles peu accessibles sur papier et souvent consacrés aux publications états-uniennes, ainsi qu’un catalogue raisonné, prosélyte, en cours de constitution, de leur fameuse bibliothèque. Ils ont promu la traduction, ou traduit eux-mêmes de l’anglais, un nombre certain de romans, romans courts (novellas) et nouvelles de science-fiction– notamment états-uniens mais pas seulement –, dont les auteurs sont aujourd’hui considérés comme des classiques de la SF contemporaine. Leur qualité de “passeurs” embrasse ainsi des activités de traduction, de direction de collection, de “scouts” d’édition, d’archivistes, de publication documentaire en ligne, et aussi, dans un domaine connexe non anglo-saxon qu’il faut quand même mentionner ici, d’anthologistes, notamment pour La Grande Anthologie de la Science-Fiction francophone qui couvre la deuxième moitié du vingtième siècle, parue au Livre de poche.

Ellen Herzfeld est née le 11 octobre 1948 à Paris. Elle a passé son enfance et son adolescence au Canada anglophone, avant d’exercer comme docteure en médecine en France. Dominique Martel, né le 1er août 1954 à Desvres dans le Pas-de-Calais, a quant à lui fait des études de mathématiques, avant d’exercer diverses activités en informatique, orientées vers la programmation et la gestion documentaire (Python, SGML, XML, XSLT), en particulier dans le domaine du droit. Ils vivent dans la région parisienne et accueillent chez eux un public trié sur le volet de chercheurs et d’érudits qui savent pouvoir y trouver toutes les publications en français concernant la SF — corpus primaires et secondaires — ainsi qu’un choix aussi sûr que raisonné de publications en anglais. Par exemple, aux collections complètes des revues Fiction et Galaxie, qui ont rythmé la structuration du sous-champ de la science-fiction en France dans les années 1950-1980, la bibliothèque des Quarante-Deux adjoint la collection complète des magazines américains The Magazine of Fantasy and Science Fiction et Galaxy, dont ces deux revues françaises ont été la déclinaison locale, c’est-à-dire la traduction partielle complétée par des éléments spécifiquement écrits pour le public français : notices, courrier des lecteurs, annonces, chroniques et articles, textes de fiction. Tout Fiction et tout Galaxie, c’est déjà beaucoup ; tout F&SF, tout Galaxy, cela se trouve aussi (plutôt aux États-Unis) ; mais les deux couples de magazines ensemble, c’est une combinaison parfaitement unique de ressources documentaires, qui permet d’observer avec une précision inégalable la circulation, modification et diffusion des textes de SF entre les États-Unis et la France, surtout pour ce qui concerne les textes courts, revues, recueils, anthologies. Outre ce type de collections, XLII possède aussi l’essentiel des fanzines, romans et recueils de nouvelles, articles sur la SF de quelque revue que ce soit, parus en français depuis 1945. Le fonds, qui zigzague sur près d’un kilomètre linéaire entre les couloirs et travées installées dans un pavillon de la banlieue de Paris, se monte à près de cinquante mille livres, revues et fascicules.

C’est en fréquentant les conventions de science-fiction, tant en France qu’à l’étranger, que les XLII se sont intégrés au milieu de la SF en France, qui les a fait passer du fando – c’est-à-dire tout à la fois du domaine, des communautés et des activités nombreuses et variées qui donnent forme à la passion des fans de SF – à des activités plus professionnelles, essentiellement éditoriales (conseils, direction de collection ou de recueils) et de traduction. C’est sur leur conseil qu’ont été par exemple traduits les Cantos d’Hypérion de Dan Simmons (Hyperion Cantos, 1989-1990), Le Cycle des Zones de pensée de Vernor Vinge (Zones of Thought, 1992-2011) ou Terra Ignota d’Ada Palmer (2016-2021). Ils signent notamment la traduction des recueils de Greg Egan, auteur australien, dans un pas-de-deux linguistique où « l’une comprend le texte au plus près, et l’autre exprime cette compréhension en s’en éloignant un peu », comme ils le décrivent eux-mêmes. Leur appétit de science-fiction en anglais ne se limite pas à la SF états-unienne (Simmons, Vinge & Palmer, donc, mais aussi Nancy Kress, David Marusek ou Ken Liu) ; Greg Egan, Peter Watts, Rich Larson (Canada) ont également une version française plus systématique grâce à l’infatigable activité de conseil des XLII auprès d’éditeurs comme Robert Laffont ou Le Bélial’ — comparable à celle des scouts qui renseignent les maisons d’édition sur les succès de librairie étrangers. La profession leur reconnaît d’abord une expertise, en leur confiant en 1997 la collection de novellas des éditions Orion/Étoiles vives, qui suscitera bien plus tard la création de la collection « Une heure-lumière » chez Le Bélial’, en 2016. Leur rôle est plus explicitement reconnu avec la collection « Quarante-Deux » chez Le Bélial’, dont quatre recueils de nouvelles, sur les huit publiés, ont obtenu le Grand Prix de l’Imaginaire, principal prix littéraire spécialisé en France décerné chaque année lors du festival des Étonnants Voyageurs à Saint-Malo.

L’itinéraire des XLII illustre fort bien l’interpénétration des publics, producteurs et diffuseurs dans le milieu de la SF français telle qu’elle a été approchée dans l’étude d’Anita Torrès, La Science-fiction française. Auteurs et amateurs d’un genre littéraire). Les conventions et les festivals sont le lieu principal de cette interpénétration, qui connaît d’ailleurs des évolutions durant la carrière de fans puis de professionnels des XLII – évolutions dont Raymond Milési donne un aperçu dans le magazine Fiction en 1984 :

L’éclosion du Festival annuel de Metz (suite à la Convention de 76), à caractère, disons, plus « interne », à budget (considérablement !) plus important, a bien entendu agi sur les Conventions nationales dès 1977, reprenant à son compte l’aspect de « rencontre entre professionnels de la SF ». C’est en particulier très net pour les directeurs de collections ou de revues que l’on ne voit plus guère aux Conventions depuis cette époque ; il en va de même pour une grande partie des écrivains et critiques. D’où une modification de nature, très sensible, accompagnée de regrets certains.

Après une période de tâtonnements où l’on observe l’émergence de nouveaux objectifs, la Convention donne l’impression d’avoir retrouvé stabilité et identité depuis 1980. En football, on dirait que l’équipe a bien digéré sa descente en deuxième division.

Dans ce cadre, XLII a évolué aussi avec souplesse, en persévérant dans un rôle de « passeur » compris et décrit ainsi, avec un ton tout personnel, dans un entretien en 2022 :

Malgré l’ubiquité de la langue anglaise, il est étonnant de constater (à de multiples reprises et toujours aujourd’hui) que finalement assez peu de gens la lisent au-delà d’une avancée pénible dans les textes — un peu mieux que le déchiffrage, certes, mais pas suffisamment pour éliminer le voile qui s’interpose alors entre le lecteur et son livre, et donc pour y trouver réellement intérêt et plaisir.

Le passeur est donc celui qui s’est fortement obstiné, jusqu’à éprouver quelques difficultés à revenir aux traductions tout en ne comprenant pas encore parfaitement le texte original…

La passeuse est aussi celle qui s’est souvenue un jour que sa langue maternelle était presque l’anglais et qu’il n’y avait donc aucune raison pour qu’elle s’encombre d’une traduction.

La conversation des deux a été alimentée pendant des années par des textes auxquels peu de gens avaient accès en France, jusqu’à ce qu’il leur traverse l’esprit, puisqu’ils en ont eu progressivement l’occasion, qu’il y avait possibilité de partage, et donc d’augmenter le nombre des interlocuteurs.

À la question de Ken Liu, qui se demandait pourquoi nous avions constitué un recueil de ses nouvelles qui étaient alors encore dispersées en anglais, il a été répondu : « To feed the French mind! ». Cette « mission » n’a pas toujours été facile, dans la mesure où il y a en fait deux tas généralement ignorés par les maisons d’édition : celui des manuscrits d’auteurs mais aussi celui des textes conseillés par les amateurs. S’il est difficile de se faire lire, il est aussi difficile de faire comprendre qu’un texte est à lire. Dans les deux cas, la confiance se gagne difficilement. (Langlet, entretien)

Conversation, fertilisation : si XLII garde le souvenir d’une confiance toujours à regagner dans un triple objectif mariant des pratiques, un idéal et une boulimie de littérature, le fandom français engagé dans ce dialogue inspirant a accordé plus d’une reconnaissance publique au couple Hertzfeld-Martel – la plus notoire étant, en 2018, le Grand Prix de l’Imaginaire décerné à « une vie largement bénévole passée au service de la SF, ce qui nous définit en quelque sorte au mieux », selon les lauréats eux-mêmes.